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1 - Pouvez-vous nous esquisser brièvement votre carrière et nous dire quel artiste vous a le plus influencé J'ai débuté en jouant dans des groupes de rock, dans les années 70, alors que j'étais à l'école ; j'ai aussi joué dans des clubs de folk et comme musicien ambulant puis j'ai commencé à écrire des chansons. Pendant un moment, dans les années 80, j'ai travaillé dans le duo électronique "The Irresistible Force" avec le "Mixmaster" Morris Gould. Mais, à cette époque, j'ai développé un intérêt pour la musique de cabaret et la "chanson". Lorsque j'ai cessé de travailler avec Morris, j'y suis revenu en tant qu'auteur-compositeur-interprète. Entre 1994 et 2006, j'ai fait marcher le "Pirate Jenny's", cabaret musical et club de chanson à Londres, dans lequel j'ai produit d'autres artistes oeuvrant dans ce style. J'ai aussi écrit des partitions pour des shows théâtraux et j'ai écrit et interprété moi-même des morceaux de musique pour les scènes théâtrales dont "Darkness and Disgrace", une pièce pour cabaret musical basée sur les chansons de David Bowie que j'ai co-créée avec le pianiste Russell Churney (qui est malheureusement décédé en 2007). Je suis semi-professionnel : je ne gagne pas ma vie uniquement grâce à la musique, mais j'ai enregistré plusieurs albums et pratiqué la profession de manière assez large, ainsi ai-je traduit des chansons françaises, allemandes et néerlandaises pour moi- même et pour d'autres artistes. En ce qui concerne mes sources d'inspiration, mon premier grand enthousiasme d'adolescent fut David Bowie qui m'a introduit à l'oeuvre de Brecht/Weil, Brel, à la soul, au jazz, à la musique électronique et d'autres choses encore. Les sonorités déchiquetées de L'Ouverture de l'Opéra de Quat'Sous de Kurt Weil m'ont montré un chemin entre l'opulence du romanticisme "classique", le désengagement d'une grande partie de la musique classique du 20ème siècle et la bêtise d'une bonne part de la chanson populaire. Ce qui m'a naturellement amené à Bertold Brecht, qui reste indépassable dans le domaine de l'écriture de la poésie et des textes politiques, et son second et principal collaborateur Hanns Eisler, l'un des plus grands auteurs de chansons du 20ème siècle. Mon travail actuel est aussi influencé par d'autres qui vont de Duke Ellington, Thelonius Monk à Barbara, June Tabor à Eddie Palmieri et de Franz Schubert à Barb Jungr. Celle-ci a été également durant un moment ma professeure de chant. C'est pourquoi, j'ai beaucoup retenu d'elle. Et puis il y a Brel, bien sûr, mais nous allons en reparler plus longuement.
2 - Comment avez-vous connu l’œuvre de Jacques Brel ? David Bowie avec "La Mort" et "Amsterdam", Alex Harvey avec "Au suivant". Puis j'ai trouvé Alasdair Clayre et sa traduction de "La colombe" dans un livre de chansons de révolte (protest songs) qui est devenu sa première chanson que j’ai jamais enregistrée. Un ami m’a acheté une compilation sous la forme d’un double LP des interprétations de Brel lui-même. A la fin des années 80, j’ai entendu alors l’album « Jacques » de Marc Almond. Après cela, chaque fois que je me rendais à Paris ou à Bruxelles, j’achetais une ou deux cassettes de la compilation sortie chez Barclay.
3 - Jacques Brel est-il connu dans votre pays ? Plus connu que n’importe quel autre auteur-interprète francophone à l’exception possible de Piaf et Gainsbourg. Toutefois, il demeure encore beaucoup une figure culte avec un statut moindre que celui dont il bénéficie ailleurs.
4 - Quelles chansons de Brel sont vos favorites ? « Le plat pays » (me fait pleurer chaque fois que je l’entends, quelqu’en soit la version), « L’éclusier », « Marieke », « Jaurès », « Jojo », « La chanson des vieux amants », « Le prochain amour », « J’arrive », « Mon père disait », « Les vieux ».
5 - Qu'est ce qui vous a inspiré pour traduire et interpréter Brel et pourquoi avez-vous choisi de chanter ces chansons en particulier ? En tant qu'interprète, j'aimais ces chansons. Elles me parlaient de choses que les autres chansons ne disaient pas. Je pensais que je pouvais faire quelque chose avec elles et me les approprier même si je ne pense pas que quique ce soit d'autre les rende mieux que Brel en personne. En tant que traducteur, bien que je reconnaisse l'impossibilité de réaliser une traduction parfaite et que les chansons sonnent mieux dans leur langue d'origine, je pense aussi qu'il est important pour le public de langue anglaise d'entendre ces chansons même s'ils ne parlent pas français. Toutefois, quelques-unes que je voulais reprendre n'avaient pas été traduites et j'étais également déçu par la traduction de quelques autres. Certains s'éloignaient tout simplement du sens des originaux, d'autres diluaient délibérément le contenu émotionnel ou censuraient les références sexuelles. D'autres encore ont essayé d'y substituer des références culturelles maladroites pensant que les anglophones comprendraient. J'ai essayé que mes versions soient, d'une part, fidèles et, d'autre part, puissent être chantées. La première chanson de Brel que j'ai enregistrée était "La colombe". J'avais seulement une traduction anglaise et à ce moment je n'en avais jamais entendu un enregistrement. J'avais seulement la musique dans un livre. J'ai choisi celle-ci parce que c'était une grande chanson mais aussi moins connue que d'autres. La plupart de celles que j'ai traduites et interprétées depuis sont les seuls qui me semblent particulièrement parler de la Flandre, de la Belgique, du Plat Pays. Mon père est originaire des Pays-Bas. J'ai longtemps aimé la Belgique et ces chansons ont une résonance personnelle toute particulière. J'ai également traduit des chansons de Brel pour répondre à une "commande" d'autres personnes telles que Barb Jungr. Pour elle, j'en suis arrivé à traduire "Ne me quitte pas" dans ce qui me semble être une version beaucoup plus fidèle que celle très connue en anglais de Rod McKuen.
6 - Quel est l'aspect le plus difficile dans la traduction des textes de Brel ? Toutes les traductions sont difficiles, le vers est particulièrement difficile du fait que vous devez réfléchir à la fois à la signification et à la métrique et la rime. Les textes des chansons sont les pires de tous puisque vous devez aussi leur donner la possibilité d'être chantés, même si quelquechose se lit bien sur le papier, elle peut être difficile à interpréter. Mais, en réalité, je trouve que Brel est le plus facile des chanteurs à texte francophones que j'ai tenté de traduire. Même s'il est souvent merveilleusement poétique, il est plus simple dans son vocabulaire et dans l'utilisation de la langue que, disons, Georges Brassens ou Léo Ferré. Cependant il y a quelques chansons où le son des mots est si important que je les ai simplement évitées. Je ne crois pas que je puisse rendre justice en anglais à des passages telles que : "Maman ronronne / Le temps soupire / Le chou transpire / Le feu ronchonne "dans la chanson " L'éclusier " par exemple. L'unique difficulté, c'est la référence culturelle. Le sentiment dans les chansons de Brel est universel mais celles-ci ont aussi un fort sentiment d'appartenance et vous ne pouvez pas obtenir de réel impact, comme pour "Les Flamandes" ou "Bruxelles", si ce n'est en ayant une connaissance intuitive du contexte culturel et politique dans lequel elles ont été rédigées. Une compréhension du parcours de vie de Brel aide également. Même un morceau comme "Madeleine" me frappe comme étant inéluctablement bruxellois. Il m'est impossible d'imaginer un amoureux abandonné dans un autre lieu que le plat pays fantasmant à l’idée d'emmener l'objet de son désir manger une assiette de frites. Quand je traduis, je tends à conserver ces choses, soit j'explique au public, soit je reconnais qu'il s'en sortira sans tout comprendre, et j'évite des trucs comme "whisky from Twickenham" (*).
7 - Que pensez-vous des traductions des chansons de Brel déjà existantes dans votre propre langue ? Je ne souhaite pas critiquer le travail d'autres personnes mais je ne me serais pas embarrassé à faire mes propres traductions de certaines chansons si les traductions anglaises existantes m'avaient rendu heureux. Je préfère les traductions qui essayent de coller au plus près de l'original et de respecter la chanson pour ce qu'elle est, pas d'essayer de la transformer en une chanson pop anglaise conventionnelle. J'admire le travail de Robb Johnson qui a réalisé plusieurs traductions pointues et honnêtes : sa version de "Les Marquises" est particulièrement belle.
8 - Connaissez-vous d'autres interprètes des chansons de Brel ? (quelle que soit la langue). Si oui, quelles sont ceux que vous appréciez le plus ? De nouveau, on ne peut pas dépasser Brel mais les chansons sont si bonnes qu'il est très difficile de les interpréter et de ne pas les rendre intéressantes d'une manière ou d'une autre. Voici quelques-unes unes de mes préférées mais toutes pour différentes raisons :
9 - Avez-vous trouvé que les personnes avec lesquelles vous avez collaboré étaient résistantes devant l'idée d'interpréter Brel ou au contraire vous ont-elles encouragé ? Pendant de nombreuses années, j'ai aussi travaillé comme artiste en solo et n'ai pas du tout rencontré de problèmes avec des collaborateurs résistants. Je connaissais beaucoup de musiciens qui admirent et prennent du plaisir à jouer du Brel, ce qui m'a encouragé à aller plus loin.
10 - Comment le public réagit-il à vos interprétations de Brel ? Très bien. Ces chansons ont un tel pouvoir d'attraction universel. J'utilise souvent des chansons comme "Amsterdam" et "Marieke" en rappel car elles laissent toujours les gens "transportés".
11 - Avez-vous l'intention de faire de nouvelles reprises de ses chansons à l'avenir ? Oui, certainement.
(*) NdT: "du whisky de Twickenham" - traduction anglaise par Mort Shuman de l'expression "du whisky de Clermont-Ferrand" dans "La chanson de Jacky"
Avril 2008 © Des de Moor - Avril 2008 © Traduit de l’anglais par Rodolphe Guillo - Avril 2008
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