JACQUES BREL - L'ARTISTE

 

Page mise à jour le 09.05.2010

 


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Tout jeune...

Rien ne présageait dans les origines de Jacques Brel (1929-1978), ni dans sa formation qu’il se consacrerait finalement à la musique. Né à Bruxelles (Schaerbeek), au sein d’une famille aisée, le destin qui lui était réservé était la responsabilité et la copropriété de la fabrique de cartons dont son père était un associé. Cet homme avait acquis sa fortune au Congo belge et s’était tout naturellement intégré dans la bonne société bruxelloise.

Mais l’une des choses qui définit principalement la personnalité du «Grand Jacques» est sa vocation pour l’aventure, son inclination au défi comme façon de faire face à sa propre réalité mais aussi à la réalité extérieure. En somme, un anticonformisme viscéral très éloigné de la mentalité qui caractérisait l'environnement bourgeois dans lequel il a grandi. Dans la chanson «L’enfance», parlant de son père, Jacques Brel dira un jour : «Mon père était un chercheur d'or, l'ennui c'est qu'il en a trouvé».

Durant son adolescence, Jacques découvre son don inné pour inventer des chansons et adopte la guitare comme arme pour affronter sa solitude et soutenir ses premières prises de position face à un monde qu’il n'aime pas et auquel il répond avec ses premières compositions, pleines d'idéalisme ingénu et attendrissant, très éloignées du réalisme féroce et caricatural des nombreux morceaux qui, avec le temps, l'ont défini.

Le Brel des débuts, mis en évidence dans ses premiers enregistrements, croit dans la bonté rousseauiste, c’est-à-dire naturelle, de l'homme, dans l'amour (entendu dans le sens chrétien) comme instrument potentiel de dépassement du mal omniprésent, et dans la bonne volonté comme réponse à l'indifférence et à l'égoïsme. Ce sont ces premières chansons qui lui valurent le qualificatif d’ «Abbé Brel», que, avec son sens caractéristique du sarcasme ravageur, lui attribua son collègue Georges Brassens.

Autour de 1952, vers ses 23 ans, il commence à jouer à «La rose noire» de Bruxelles. Le succès n'est pas précisément au rendez-vous, mais Jacques prend progressivement de l’assurance et parie sur la chanson comme destin. En 1953, il enregistre un 78 tours dont le tirage est à peine de 200 exemplaires, mais il arrive dans les mains de l’imprésario parisien Jacques Canetti, qui l'invite à jouer dans son théâtre «Les Trois Baudets» pendant quinze jours. Bien que le succès soit de nouveau modéré, Brel prend la décision fondamentale de sa vie : il laisse définitivement l'usine familiale et il déménage à Paris, résolu à conquérir la France et avec elle tout le monde francophone.

Commence l’aventure

Ses très proches se demandent s’il n’a pas perdu la raison puisqu’à cette époque Jacques est déjà marié, a déjà une fille et sa femme attend un autre enfant. Peu importe. Ni cela, ni les cachets de misère dans les cabarets où son physique peu séduisant et son air de «boy-scout» ingénu jouent contre ses ambitions. Son premier disque commercial, gravé en 1954, est de nouveau purement et simplement un échec.

Jacques Canetti, malgré tout, a foi dans ce jeune belge aussi enthousiaste que sans charme et il l’envoie dans un tourbillon de tournées en province comme «première partie» d'artistes de style très divers. Jacques porte encore sa guitare comme une béquille derrière laquelle il dissimule son insécurité, mais il est entré dans la meilleure école pour un artiste, qui est aussi la plus impitoyable épreuve du feu : faire face aux publics les plus hétérogènes dans les circonstances les plus variées.

Les obstacles professionnels qu’il est nécessaire de franchir pour avoir de l'aisance sur scène trouvent en Brel un élève remarquable, qui progressivement “se détache du lot” et possède les ressorts adéquats pour attirer d'abord l'attention et ensuite les applaudissement. Le «monstre» qui fera rugir d'émotion et d’admiration des auditoires presque jusqu'à l’extase s’éveille. Brel s’y est appliqué à en sacrifier ses devoirs et finalement la chance lui sourit. En 1957 sa chanson «Quand on n'a que l'amour», un produit typique de «l’abbé Brel», se transforme en succès de vente et obtient le prestigieux Grand Prix de l'Académie Charles Cros.

Le succès

Les portes de l'Olympe, en bref celles du mythique Olympia, finalement s’entrouvrent. Juliette Gréco, la muse de l'existentialisme, enregistre sa chanson «Le diable» et Simone Langlois consacre à ses textes tout un disque. La troisième tentative discographique personnelle de Brel, en 1958, est déjà un succès sans palliatifs et suppose la fin de six années de vaches maigres, avec des menus à base de fromage bon marché et de mauvais vin.

Mais Brel doit continuer sa conquête. Triompher à l’Olympia est inéluctable. Il est regrettable que l’imprésario Bruno Coquatrix, peut-être guidé par des préjugés liés à l’image de l’”abbé Brel”, le positionne en “première partie” (une fois de plus) de Philippe Clay.

Cependant la critique lui rend justice le jour suivant la Première : “Brel fut le meilleur” Clay devient la vraie victime de l’erreur de Coquatrix car avant qu’il puisse entrer en scène, sa “première partie” a dévoilé son enchantement et a électrifié son auditoire qui ne le laisse pas s’en aller et renonce, en substance, à écouter la “star” du spectacle.

Brel a gagné sa première bataille, mais la conquête continue. Dans la foulée, il se lance dans une tournée capable d’épuiser n’importe qui : 300 représentations en un an. Les succès se suivent aussi. C’est à cette époque que naît le mythique «Ne me quitte pas», mais aussi «La valse à mille temps» et «Les Flamandes »)…

En 1961, à l’Olympia s’écrit le scénario d’une de ses victoires les plus mémorables. Paris se rue sur Jacques Brel qui est un authentique virtuose de la scène, sur laquelle il emploie à peine son inséparable guitare. Il chante et interprète de tout son corps et de toute son âme. Il submerge avec ses histoires et ses personnages comme seul peut le faire une profonde sincérité, sa façon de se livrer à son public et le savoir-faire de l’artiste. Brel non seulement chante et chante très bien mais il compose aussi et le fait avec une maîtrise admirable, mais, exceptionnellement, il interprète ses chansons avec un talent incomparable.

L’admiration, en conséquence, est inconditionnelle. Et peut-être le meilleur éloge à ce Brel déjà mûr en tant qu’artiste vient justement de l’interprète française la plus admirée, Edith Piaf, qui après avoir assisté à une des représentations, dira : “Il va jusqu'au bout de ses forces, parce que la chanson est ce qui lui fait dire sa raison de vivre, et chaque phrase vous arrive en pleine figure et vous laisse un peu groggy”.

Brel abandonne Philips et atterrit chez Barclay avec trois as dans sa manche, «Rosa», «Bruxelles» et «Le plat pays». Le succès devient une habitude. L’artiste est dans sa plénitude mais ne baisse pas le rythme de son inusable activité et les tournées se suivent. Jacques jouit des fruits du succès et s’essaye à quelques plaisirs conformes à sa vocation avouée pour l’aventure, comme la voile et l’aviation, qu’il n’abandonnera jamais.

Apothéose

1964 est, sur le plan personnel, une triste année. Ses parents décèdent avec à peine deux mois d’écart. Mais sur le plan artistique c’est l’apothéose, qui est de nouveau mise en scène à l’Olympia. Peu importe que les Beatles aient envahi les ondes avec leurs approches musicales « révolutionnaires » et aient entraîné dans ce délire les plus jeunes. En 1964, Jacques Brel consomme finalement sa conquête.

Le disque « Olympia 64 », enregistré en direct, est un document historique qui retransmet dans une grande mesure le climat exceptionnel que Jacques Brel, à son apogée, a su créer. Il est loin le timide et presque enfantin «Abbé Brel». Ce jeune belge ingénu et inhibé domine maintenant, en composant et en chantant, tous les territoires, toutes les registres de l’émotion ; du sarcasme à la tendresse ; de l'indignation à la mélancolie ; de l'enthousiasme à la déception. Ce disque, étonnamment bien enregistré, compte tenu de l'époque, reçoit le prix Francis Carco de l'Académie du Disque.

La conquête est terminée et, à la surprise et l’incrédulité de tous, Brel commence à parler d'abandonner la scène. Douze années d'activité, sans pause, c’est beaucoup pour un individu mais ce n'est pas seulement la fatigue que cet homme vigoureux de 35 ans essaye d'éviter. Il craint qu'arrive le moment où il soit amené à «tricher» sur scène avec le public. Il rejette cet instant potentiel où le professionnel et ses «trucs» peuvent venir, avec le temps, supplanter l'artiste et sa vérité.

Les adieux

Mais restent encore deux années où Brel, plus négligemment, continue sa carrière. Il enregistre un nouveau disque qui contient quelques-unes de ses chansons magistrales, telles que «Ces gens-là…», «Jacky» ou «Grand-mère». Et évidemment, il vole aussi dans son appareil autant d'heures qu’il le peut. On dirait que, comme Saint-Exupéry, il trouve sur, sous et entre les nuages une perspective et un plaisir indéniable.

Finalement, en 1966, il annonce qu’il abandonne la scène. Bien qu'il doive consacrer presque une année à accomplir tous les contrats déjà signés, il se refuse à en signer de nouveaux. Un mois triomphal à l'Olympia, le succès au Carnegie Hall de New York ou à l’Albert Hall de Londres ne lui font pas changer ses projets. Quand, en 1967, il achève son dernier contrat dans un petit cinéma de Roubaix, fidèle à ses principes, il déclare devant un public en liesse : « Ceci justifie quinze années d'amour ». L’«Abbé Brel», «Brel le rouge», «Brel le terrible» «Brel l’ anarchiste» dit son dernier mot en concert et ce mot est précisément «amour».

Probablement, est-ce de loin précisément ce qu'il a livré et qu’il a voulu recevoir de son public : l’amour. Il ne reste à la fin qu’un homme sans adjectifs et à l'abri des épithètes tendancieuses qui l'ont poursuivi tout au long de sa carrière laborieuse : Jacques Brel, ni plus, ni moins qu'un grand artiste et en outre un type qui en vaut la peine.

Les retours

En définitive, Brel négligea sa promesse de ne pas revenir sur la scène. La tentation était irrésistible. Mais là, il ne s'agissait pas de chanter ses propres chansons, mais de la comédie musicale «L'homme de La Mancha», qu'il s'est chargé d'adapter du livret original américain écrit par Joe Darion. Don Quichotte, personnage mythique, lui sert à se sentir de nouveau l'enfant, le fou aventureux, le rêveur, le personnage frustré qu'il a toujours porté en son for intérieur, celui qui est à la recherche «de l’inaccessible étoile» à laquelle il est fait allusion dans le sujet principal de cette comédie, «La quête».

De nouveaux albums voient le jour qui font terriblement regretter à ses admirateurs sa retraite ; l’impossibilité de voir prendre vie sur scène ces nouveaux morceaux, de plus en plus intenses et généralement mélancoliques au-travers desquels Brel paraît deviner, s’il ne le sait déjà, que sa vie se rapproche du moment où le rideau tombe. Tout d’abord apparaît un disque qui contient, entre autres, «Mon enfance» et «La chanson des vieux amants». Paraîtra ensuite un autre dans lequel «J’arrive» ne laisse aucun doute sur la conviction que Brel se savait proche de la fin.

Durant cet intermède, Jacques est resté actif. Le cinéma l’a toujours passionné et il joue dans plusieurs films et en a même réalisé deux («Franz» et «Le Far West»). A partir de 1974, Brel disparaît pratiquement. De temps en temps, arrivent des nouvelles ou des rumeurs qui le disent vivre avec une femme de couleur, qui le situent dans des îles paradisiaques du Pacifique ou qui donnent pour certain que sa maladie est irréversible.

Et tout à coup, la grande surprise. Au bord de la mort, Brel fait un dernier effort pour enregistrer son testament et le déposer entre les mains de ceux qui réclament un dernier témoignage d'amour. Sur son dernier disque, dont on publie deux millions de copies, il est submergé par une tristesse mesurée et interprète des chansons d'une sincérité bouleversante, comme « Jojo » ou « Voir un ami pleurer ».

L’auteur, compositeur et interprète qui écrivit le plus de chansons sur la mort, peut-être de façon prémonitoire, se vit prématurément assailli par celle-ci, prenant congé sans drames ni protestation ; en laissant un témoignage de vie et de cohérence.

Le même avait écrit : “Mourir, cela n’est rien, mais vieillir… Ah! Vieillir !”

 

José Ramón San Juan

Traduction française - décembre 2009